À 18 ans, au début des années 80 à Buenos Aires, Ramiro Musotto annonce à ses parents qu’il veut s’installer au Brésil pour devenir un percussionniste brésilien. Lui ayant offert pour ses dix ans un tambour bombo, son père, également fan de musiques brésiliennes, ne peut s’opposer à cette vocation qu’il a initiée. Ramiro se spécialise dans le berimbau dont il est tombé amoureux en écoutant les disques de Nana Vasconcellos et se perfectionne auprès des capoeiristes du Pelourinho, le ghetto noir de Salvador de Bahia. De toute évidence, les vibrations répétées du berimbau peuvent faire naître la transe. Pour lui, cet instrument fascine parce qu' "il raconte quelque chose de nos racines, c'est vraisemblablement l'un des premiers instruments à destinée musicale de l'histoire de l'humanité"…
En 86, à New York, il fait l’acquisition d’une boîte à rythme qui lui permet d’écrire tout ce qu’il entend, sans pouvoir le reproduire avec un seul instrument, et comble son approche mathématique de la musique. Pour lui, les musiques électroniques et les musiques primitives ont beaucoup de choses en commun, notamment à cause de la prédominance du rythme. Des jours et des nuits passées à faire naître le groove à l’intérieur des circuits électroniques, additionnées à une pratique permanente des instruments traditionnels lui permettent de faire exploser les barrières de ces deux mondes. Les clés de son art sont là et en écoutant ses disques il est difficile de trier les sons naturels des sons synthétiques. De séparer la civilisation de la barbarie, thème central de son nouvel album. Avec Civilização & Barbarye, Ramiro Musotto a réalisé le disque qu'il avait envie d'écouter, celui qui était logé dans sa tête. Il y traduit les violentes contradictions sur lesquelles s’est construite l’Amérique du Sud, où des civilisations dites primitives ont été anéanties ou mises au pas par des peuples soit-disant évolués. Aujourd’hui encore, précise-t-il, "Bush dit combattre la barbarie et imposer la civilisation, mais son discours est totalement manichéen et il use de la barbarie pour atteindre ses buts. Tout est mélangé, ce qui fut considéré comme de la barbarie s'est révélé être la civilisation, on ne peut pas les opposer aussi facilement. L'une est souvent comprise dans l'autre. C’est pourquoi mon disque s’appelle Civilisation ET barbarie et non pas Civilisation ou Barbarie".
Concrètement, on trouve des morceaux d’inspiration africaine comme "M’bala", avec ses arpèges de guitares à la zaïroise, ou "M’bira" dans lequel le berimbau dialogue avec le piano à pouce. "Gwyra Mi" est chanté par les enfants de l’association Indígena de Aldea Morro da Saudade, une tribu des environs de São Paulo qui fut colonisée par les jésuites il y a plus de 400 ans et qui pensent encore aujourd’hui que les guitares et les violons européens qu’ils utilisent sont des instruments traditionnels indiens. "Nordeste Beradero" évoque le Robin des bois brésilien, le fameux bandit Lampião. La musique afro-cubaine est abordée avec "Ochossi" et "Ogum", à base de percussions bata, ou "Yambú" une reprise d’une rumba du groupe cubain cinquantenaire Muñequitos de Matanzas. "Assanhado" est lui un chorinho, genre carioca qui inspira la samba de Jacob do Bandolim. Mais Ramiro ne s’est pas contenté de croiser les musiques de son continent, il a aussi invité le chanteur iranien basé en Norvège Rostam Mirlashari qui interprète "Majno ma bi", un chant traditionnel du Balouchistan. Alors que 80 % de son disque précèdent, Sudaka avait été réalisé en solitaire, Ramiro, qui a aussi collaboré avec Caetano Veloso, Marisa Monte, Gato Barbieri ou Daniela Mercury, a puisé dans son impressionnant carnet d’adresses pour le plaisir de partager la musique. Ainsi, Arto Lindsay et Chico Cesar sont venus lui prêter main-forte, tout comme Santiago Vasquez, le percussionniste du groupe argentin Puente Celeste.
Sur le papier, on a l’impression que ce disque fait un grand écart constant et passe du coq à l’âne, mais le musicien a su y mettre sa personnalité, développer son son et trier dans sa production pour réaliser une œuvre d’une trentaine de minutes parfaites. Il explique sa méthode : "Le Cd a trouvé son chemin tout seul. J'ai enregistré plus de vingt morceaux pour n’en garder que dix, passant parfois deux mois sur un morceau pour finalement l'abandonner. C'est comme une partie d'échecs, pour arriver au but, certains morceaux ont été sacrifiés mais peut-être ressusciteront-ils un jour…"